Lors d’une visite au Moulin des Jésuites, il nous est souvent demandé, à nous les guides-animateurs, où est passé le cours d’eau qui alimentait le moulin. La réponse que nous donnons habituellement est que c’était la rivière des Commissaires qui alimentait le moulin : elle fut détournée sur environ 1,5 km afin de passer près du moulin, avant d’être re-canalisée. Cette information, bien que vraie, est une simplification d’une vérité historique difficile à cerner. En effet, rétablir le tracé et l’origine des cours d’eau n’est pas une tâche aisée. Cet été, nous avons tenté d’établir l’étendue de nos connaissances sur le canal d’alimentation afin d’en brosser le portrait le plus fiable et le plus juste possible.
Les premières cartes
La première étape de notre recherche a été de consulter les sources primaires afin d’établir une base de connaissances. Une des meilleures ressources à notre disposition était les diverses cartes et plans de la seigneurie et de la ville réalisés par le passé. La plus ancienne carte dont nous disposions est celle d’Ignace Plamondon, arpenteur, datant de 1756. Il est toutefois un peu difficile d’y distinguer les détails. Heureusement, un certain J. McCarthy en a fait une copie en 1788, où plusieurs détails sont mieux visibles. Vous trouverez en bibliographie les liens permettant de consulter toutes les cartes mentionnées, ce que nous vous encourageons fortement à faire! Les versions présentées ici sont légèrement modifiées.

Plan de la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges (22 février 1788). J. Mccarthy. BAnQ. Ministère des Terres et Forêts, E21,S64,SS5,SSS17,P58.
On peut d’abord observer le moulin situé dans le nord-ouest de la carte, ainsi que son canal, qui prend sa source plus au nord, là où passerait donc logiquement la rivière des Commissaires, avant de se rendre au moulin (à noter que le terme « canal » est utilisé ici uniquement pour désigner le cours d’eau allant de la rivière des Commissaires au moulin). Un autre cours d’eau, sans nom pour l’instant, s’écoule ensuite depuis le moulin : il effectue un virage vers l’est, puis prend la direction du sud jusqu’au fleuve Saint-Laurent. En bas à gauche, on peut voir la rivière Saint-Charles et deux petits cours d’eau en amont. Les noms de ces cours d’eau sont un peu plus difficiles à déchiffrer, mais selon nos estimations, celui à l’ouest s’appellerait « ruisseau St-Michel ». Celui à l’est n’est pas identifié sur cette carte, mais le nom de « rivière Lairet » (ou « rivière Larray ») a pu être retrouvé grâce à d’autres cartes, comme celle de Robert de Villeneuve ou celle de l’aqueduc de Limoilou, dont il sera question plus loin. Le confluent de cette rivière, qui porte toujours le même nom, existe encore aujourd’hui au parc Cartier-Brébeuf.

Plan de la seigneurie Notre-Dame-des-Anges (13 mars 1754), Ignace Plamondon. BAnQ, Fonds Ministère des Terres et Forêts, Publications et archives gouvernementales, E21,S555,SS1,SSS20,PN.1B.

Carte des Environs de Québec en La Nouvelle France Mezuré sur le lieu très exactement en 1685 et 86. (Robert de Villeneuve, cartographe). BNF.
La carte de John Adams : une anomalie
La tâche se complique avec une deuxième carte : celle de l’arpenteur John Adams (aucun lien apparent avec le deuxième président des États-Unis), réalisée vers 1820. Dans nos documents internes, une hypothèse avait été avancée à propos de cette carte et de ses informations, qui ne correspondent pas nécessairement aux autres sources :
« C’est le cas de celle-ci, dessinée par l’arpenteur John Adams, en 1826, qui montre que l’eau utilisée par le moulin serait plutôt déversée dans une autre rivière appelée Saint-Michel. Cette dernière se déversait dans la rivière Saint-Charles. Ce nouveau portrait est fait trois ans après que le meunier Alexander Craig ait reçu des plaintes et demandes de compensation de l’agriculteur Jean Lefebvre pour dommages causés par le canal. Ce canal comprenait un segment allant du moulin et rejoignant la rivière des Commissaires, comme démontré par les précédents plans. Pour régler ce problème, Alexander Craig aurait-il choisi de condamner ce segment et de laisser les flots se déverser naturellement pour rejoindre la rivière Saint-Michel? John Adams aurait-il mal cartographié la région? Il serait toutefois surprenant qu’un arpenteur, dans un tel ouvrage cartographique, ait passé à côté d’un canal de cette envergure… » (Document interne du moulin)
Prenons le temps de décortiquer cette information correctement. Alexander Craig fut meunier de 1822 à 1829. On y mentionne ensuite la rivière des Commissaires, déjà identifiée sur notre première carte : jusqu’ici, tout est cohérent avec nos informations. Pourtant, quelques détails nous échappent, notamment ceux concernant la rivière St-Michel, le nouveau trajet de l’eau et le dénommé Jean Lefebvre.

Plan des environs de Québec (vers 1820), John Adams. BAnQ, Fonds Ministère des Terres et Forêts, Publications et archives gouvernementales, E21,S555,SS1,SSS22,P6.
Premièrement, en observant la carte, on constate rapidement que ce n’est pas dans la rivière St-Michel, mais plutôt dans la rivière Lairet, non nommée sur la carte, que se déverse le cours d’eau partant du moulin; il s’agirait donc d’une erreur présente dans notre document. Le canal, lui, suit un tracé similaire à celui dessiné par McCarthy, prenant sa source au nord de Bourg-Royal et descendant jusqu’au moulin. Après être passée à travers celui-ci, la rivière ne bifurque plus vers la droite pour rejoindre un autre cours d’eau se déversant dans le fleuve; elle fait plutôt son chemin vers la rivière Saint-Charles en passant par Lairet.
Le ruisseau du Moulin
Ce cours d’eau, parallèle à la rivière Beauport, n’est nommé sur aucune des cartes consultées jusqu’à présent. Il a fallu quelques recherches supplémentaires pour découvrir que son nom d’origine est en fait le ruisseau du Moulin, et qu’il est encore possible de l’apercevoir à certains endroits de Beauport, puisqu’il n’a pas été entièrement canalisé. De plus, ce ruisseau ne tire pas son nom du Moulin des Jésuites de Charlesbourg, mais plutôt d’un moulin bien plus ancien, datant de 1695 : le Moulin des Jésuites de Beauport. Celui-ci, comme son nom l’indique, a également été bâti sur la seigneurie Notre-Dame-des-Anges par les jésuites. Ce moulin est resté en fonction jusqu’en 1942, avant d’être détruit par un incendie en 1948. Nous connaissons donc maintenant le nom du ruisseau, mais il reste toujours à comprendre pourquoi la rivière des Commissaires, qui passait au moulin, se serait détournée selon la carte de John Adams.
L’hypothèse Lefebvre
Le moulin fut en fait construit sur la terre de Charles Lefebvre, plus tard reprise par son fils Jean Lefebvre. C’est précisément sur cette terre, où des débordements auraient eu lieu, qu’était construit le moulin.

Carte du gouvernement de Québec. (1709). Gédéon de Catalogne. BAnQ, America 1500-1800, 0000590353.
On pourrait donc en déduire que c’est tout près du moulin, sur la terre des Lefebvre, que se produisaient les débordements, et que Craig aurait fait dévier le ruisseau pour éviter les conflits. Bien que cette théorie ne soit pas impossible, elle nous semble improbable : d’une part, dévier le cours d’eau n’aurait fait que déplacer les débordements potentiels de la terre des Lefebvre vers les terrains situés plus au sud, sans régler le problème. D’autre part, les familles habitant ces terres plus au sud, en voyant apparaître une rivière au milieu de leurs champs, auraient probablement été mécontentes bien que nous n’ayons aucune source écrite ni document légal permettant de le prouver.
L’aqueduc de Limoilou
En poursuivant nos recherches, nous avons consulté la carte réalisée par les ingénieurs de la ville de Montréal lors de l’installation de l’aqueduc de Limoilou, en 1893. Ce document est important dans l’histoire du moulin, puisque l’aqueduc allait chercher son eau en amont du moulin, réduisant ainsi son débit. Sur cette carte, la rivière passant au moulin bifurque clairement vers la droite et ne rejoint pas la rivière Lairet, suivant ainsi un tracé similaire à celui de la première carte présentée, celle de Plamondon et McCarthy. Le point faible de cette carte, cependant, est que les dimensions des terres et les distances n’y sont pas à l’échelle.
Deux hypothèses
Nos recherches historiques nous ont finalement amenés à formuler deux hypothèses sur la réalité historique du cours d’eau du moulin.
Selon la première, la rivière, après son passage au moulin, se serait détournée, potentiellement à cause du conflit survenu dans les années 1820, pour rejoindre la rivière Lairet plus au sud, plutôt que le ruisseau du Moulin. Elle aurait ensuite changé de trajectoire une seconde fois entre 1830 et 1893, pour rejoindre cette fois le ruisseau du Moulin.
Selon la deuxième hypothèse, John Adams aurait commis une erreur, ou aurait pris un raccourci intellectuel en réalisant sa carte. En effet, tant sur la carte de John Adams que sur celle de l’aqueduc de Limoilou, la rivière Lairet remonte de Limoilou vers Charlesbourg et semble se terminer par une forme en Y. John Adams aurait-il supposé que l’un de ses embranchements se rendait jusqu’au moulin? Cette carte demeure d’ailleurs une anomalie, puisqu’elle est la seule à représenter le cours d’eau de cette façon.
Conclusion
En somme, la réalité historique est souvent difficile à déchiffrer. Nous penchons vers la deuxième théorie, qui nous semble la plus plausible, mais il nous est impossible d’affirmer ce récit sans preuves supplémentaires. Cela démontre bien que l’histoire n’est pas un monolithe uniforme, mais plutôt une fragile mosaïque que nous devons reconstruire morceau par morceau. Derrière un sujet à l’apparence banale se cache tout un monde de connaissances : nous vous encourageons donc fortement à consulter par vous-même les cartes mentionnées, dans leur intégralité, ce sont de passionnants documents historiques!

Vue aérienne de la rivière Saint-Charles vers 1947, W.B. Edwards, Archives de la Ville de Québec, Fonds W.B. Edwards Inc., P012-N023524.
Savais-tu que…
Au Moyen Âge, le mot riviere désignait d’abord la côte, le rivage ou la rive d’un fleuve. Avec le temps, le mot a fini par désigner non plus le bord, mais le cours d’eau lui-même.
Bibliographie
Plan des environs de Québec (vers 1820), John Adams. BAnQ, Fonds Ministère des Terres et Forêts, Publications et archives gouvernementales, E21,S555,SS1,SSS22,P6.
Plan de la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges (22 février 1788). J. Mccarthy. BAnQ. Ministère des Terres et Forêts, E21,S64,SS5,SSS17,P58.
Plan de la seigneurie Notre-Dame-des-Anges (13 mars 1754), Ignace Plamondon. BAnQ, Fonds Ministère des Terres et Forêts, Publications et archives gouvernementales, E21,S555,SS1,SSS20,PN.1B.
Plan des conduites d’eau. Aqueduc de Limoilou, Québec. (1983). E. L. de La Vallée & Cie, ing. civils. BAnQ.
Vue aérienne de la rivière Saint-Charles vers 1947, W.B. Edwards, Archives de la Ville de Québec, Fonds W.B. Edwards Inc., P012-N023524.
Plan des conduites d’eau. Aqueduc de Limoilou, Québec. (1983). E. L. de La Vallée & Cie, ing. civils. BAnQ, Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Québec. Greffes de notaires, CN301,S369,D987.
Ricard-Châtelain, B. (4 Février 2012). La rivière Lairet fuit dans le sous-sol de l’hôpital St-François d’Assise. Le Soleil.
Carte du gouvernement de Québec. (1709). Gédéon de Catalogne. BAnQ, America 1500-1800, 0000590353.
Carte des Environs de Québec en La Nouvelle France Mezuré sur le lieu très exactement en 1685 et 86. (Robert de Villeneuve, cartographe). BNF.
