Il possède d’ailleurs toute l’installation nécessaire pour cette tâche : meules, trémie, bluteau, et plus encore. Pourtant, la production alimentaire n’a pas toujours été sa fonction principale! Vers la fin de sa vie en tant que propriété privée, le moulin devient plutôt une forge, un lieu où l’on fabrique toutes sortes d’objets en métal.

Des Jésuites aux propriétaires privés

Pour comprendre comment le moulin en est arrivé là, un petit retour en arrière s’impose. Depuis sa construction en 1752, le moulin appartient aux Jésuites, les prêtres de la Compagnie de Jésus, un important groupe religieux. Il possède alors plusieurs seigneuries en Nouvelle-France, dont celle de Notre-Dame-des-Anges, où se trouve justement le moulin. Le meunier qui y habite et y travaille n’est donc qu’un simple locataire.

À la mort du dernier Jésuite au Québec en 1800, leurs biens passent sous la gestion de la Commission pour l’administration des biens des Jésuites. Puis, tout change en 1854 avec la signature de l’Acte seigneurial, qui met fin au régime seigneurial : les seigneuries appartiennent désormais au passé! Le moulin est vendu en 1855 à son premier propriétaire privé, Étienne Lefebvre. Plusieurs propriétaires se succèdent ensuite jusqu’à l’acquisition du moulin par la municipalité de Charlesbourg en 1982.

Un moulin de moins en moins efficace

Il faut dire que le moulin n’a jamais bénéficié de l’alimentation en eau la plus puissante. Plusieurs solutions sont tentées pour pallier son faible cours d’eau : on remplace notamment la roue à aubes du moulin, dont la vitesse dépend du débit de l’eau, par une roue à godets, composée de petits bacs propulsés par la force gravitationnelle. Un grand réservoir est aussi construit pour rendre le moulin moins dépendant des aléas de la rivière.

La situation empire cependant en 1895, avec la construction de l’aqueduc de Limoilou, qui puise sa source au même endroit que le moulin, l’affaiblissant encore davantage. Un conflit juridique éclate alors entre le meunier et la ville de Limoilou. Bien que le meunier obtient gain de cause, c’est finalement Limoilou qui a le dernier mot : la ville rachète le moulin aux enchères, puis le revend à condition de conserver son droit de puiser à la source.

À cela s’ajoute un contexte plus large : nous ne sommes plus en Nouvelle-France, et la farine peut désormais être produite industriellement. La rentabilité d’un moulin artisanal aux prises avec des problèmes d’alimentation en eau devient donc incertaine. Tous ces enjeux ont sans doute pesé dans la balance lorsque Joseph Nolin fait l’acquisition du bâtiment.

Joseph Nolin, premier forgeron du moulin

En 1907, Joseph Nolin devient le tout premier forgeron à résider dans le moulin. Il y fabrique principalement des outils aratoires, destinés à l’agriculture. Pour répondre aux besoins de son métier, il entreprend d’importants travaux sur le bâtiment dès 1910, dans le but d’agrandir l’espace disponible au grenier.

Ces travaux font toutefois perdre au moulin une partie de son identité architecturale d’origine. De style français, le bâtiment se distingue notamment par un toit au pignon très pentu, une caractéristique emblématique de ce style. En agrandissant les murs avant et arrière pour gagner de l’espace intérieur, Joseph Nolin modifie donc considérablement l’allure du moulin.

Heureusement, avant d’entamer ses travaux, M. Nolin prend soin de dresser des plans détaillés du moulin. Ces plans se révèlent précieux bien plus tard : entre 1990 et 1992, ils permettent de rénover le bâtiment et de lui redonner une apparence proche de son état d’origine.

Une tradition de forgerons

Le forgeron a plus d’une corde à son arc : il est aussi charron, c’est-à-dire qu’il sait réparer et fabriquer des véhicules en bois et en métal, de ceux conçus avant l’arrivée de la motorisation.

Le deuxième forgeron à s’établir au moulin, Louis-Philippe Lefebvre, poursuit cette tradition tout en étant lui-même architecte. Propriétaire du moulin de 1927 à 1973, il cède ensuite la place à un autre membre de la famille, Philippe Lefebvre, également forgeron, qui veille sur les lieux pendant une douzaine d’années.

Le retour aux sources

En 1980, la Ville de Charlesbourg prend possession de la forge. Puis, entre 1990 et 1992, grâce aux précieux plans dressés par Joseph Nolin près de 80 ans plus tôt, elle redonne au moulin son apparence d’origine, celle d’un moulin à farine du Régime français, plutôt que d’une forge.

Un forgeron travaillant au moulin. Date inconnue. Collection du moulin.

 

Savais-tu que…

Le forgeron est capable de savoir à quelle température est le fer chauffé seulement en le regardant à l’œil nu? Bien avant l’invention des thermomètres modernes, le forgeron a développé une technique consistant à lire la lumière émise par le métal dans l’obscurité relative de son atelier. Chaque nuance correspond à une étape cruciale du travail en passant par le rouge sombre au blanc étincelant!

 

Bibliographie

Cloutier, R. (2006). Les déboires du moulin des Jésuites de Charlesbourg. Histoire Québec, 12(2), 5–14.

Plan de conservation du site patrimonial de Charlesbourg / Ministère de la culture et des communications ; sous la direction de Sylvain Lizotte ; rédaction […], Québec, Culture et communications Québec, 2016, 1 ressource en ligne (121 pages) : illustrations en couleur, Collections de BAnQ. (page 47-48).

Plusieurs informations de cet article proviennent de l’exposition permanente du Moulin des Jésuites entre autres basée sur le travail de recherche de Jimmy Pelletier et Pierre-Gabriel Gosselin dans Première approche et pistes de recherche, Exposition permanente Moulin des Jésuites (2022).