Et oui! Nous appelons notre bâtiment le Moulin des Jésuites. Cette appellation ne nous pose aucun problème, sauf quand des visiteurs le confondent avec la Maison des Jésuites, à Sillery! Mais si on recule jusqu’à la construction du moulin en 1742, ce nom nous distingue en fait assez mal parmi les autres bâtisses de l’époque… Le moulin de Charlesbourg est loin d’être le seul moulin appartenant aux Jésuites. Le groupe religieux possède alors plusieurs seigneuries, si bien que tous les moulins situés sur son territoire portent, par défaut, le nom de « moulin des Jésuites ». L’un d’entre eux, non loin de celui de Charlesbourg, nous intéresse particulièrement : on le connaît aujourd’hui sous le nom de Moulin de Beauport!
La construction du moulin
L’histoire de ce bâtiment commence en 1695, lorsque les Jésuites décident de reprendre une partie de la terre de feu Choret, située près d’une cascade de la rivière de la Cabane-aux-Taupiers, afin d’y ériger un moulin à eau. Sur cette portion de terre, les Jésuites font donc construire un moulin destiné à approvisionner en farine les habitants de cette partie de la seigneurie Notre-Dame-des-Anges.

Plan of the Grist Mill at Beauport Notre-Dame-des-Anges. The property of Government le 1er juin 1821, par Général Arpenteur. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Fonds Ministère des Terres et Forêts, Publications et archives gouvernementales, E21,S555,SS1,SSS20,PB.4C.
Les meuniers de l’époque jésuite
Maurice Déry semble avoir été le tout premier meunier du moulin. On peut le déduire grâce à un acte de concession daté du 16 juillet 1698, qui le décrit comme « meunier, résidant présentement au moulin à eau de ladite seigneurie… ». Par la suite, il est plus difficile de savoir avec certitude qui occupe le moulin. Selon certaines sources, un dénommé Jean Pénisson (ou Pelisson), maître meunier, ainsi qu’un certain Pierre Granet, auraient été meuniers au moulin des Jésuites de Beauport. Le moulin est ensuite loué à des bourgeois de la ville de Québec, qui engagent à leur tour un meunier nommé Joseph Déry.
Jean-Baptiste Fournier semble avoir été le dernier meunier en poste durant la période jésuite : il occupe cette fonction du moins entre le 1er mai 1799 et le 2 août 1800, selon le « Bail à ferme et inventaire du moulin de la Dumaine » (BAnQ-Pistard, cote E21, S64, SS5, SSS5, D1235).
De la Couronne britannique aux premiers propriétaires privés
C’est au décès du dernier père jésuite, en 1800, que toutes les propriétés des Jésuites sont définitivement saisies par la Couronne britannique. Désormais, ces terres sont régies par la Commission des biens ci-devant des Jésuites.
Le régime seigneurial étant encore en place au Bas-Canada, le moulin continue d’être loué à divers meuniers au fil des années suivantes. Il est notamment occupé par John Henderson, qui fait construire en 1814 une clouterie dans le coude de la rivière Beauport, plus tard transformée en moulin à huile de lin. C’est aussi lui qui fait bâtir la villa Mon-Repos, à Beauport, l’une des grandes villas du secteur au 19e siècle.
En 1853, le moulin est vendu à l’ingénieur John Munro : c’est la première fois, depuis sa construction, que le moulin passe entre les mains du secteur privé. Mais plus tard cette même année, John Munro demeure introuvable et ses paiements restent impayés. Ses biens sont donc saisis, et le moulin est mis aux enchères à la porte de l’église de Beauport le 13 novembre 1862. Il passe ensuite aux mains de William Hall, un homme d’affaires prospère qui achète du même coup les terres environnantes. À son décès, la propriété revient à sa veuve, qui la cède à son frère avant qu’elle ne soit rapidement vendue à Flavien Goulet, en 1885.

Déclaration du seigneur de Beauport concernant le litige qui l’oppose à la Seigneurie Notre-Dame-des-Anges au sujet du moulin banal et de la déviations des sources. Contient un plan des lieux. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, collection Seigneuries, P240,D26,P78.
La famille Goulet et la fin du moulin à farine
Flavien Goulet fait fonctionner le moulin jusqu’à son décès, survenu après le 8 juillet 1908. Dans un acte de donation, il lègue le moulin à son fils, Cyrias Goulet, tout en se réservant une partie du terrain et la moitié de la maison du meunier. Cyrias Goulet demeure meunier au moulin jusqu’à son propre décès, le 1er octobre 1942. Certaines communautés religieuses lui confient même le soin de moudre le blé servant à la confection des hosties.
Après son décès, c’est sa femme, Mary Roy, qui devient l’administratrice de son héritage. C’est à ce moment que le moulin à farine cesse définitivement de fonctionner : Mary Roy loue le bâtiment à Lucien Bédard, qui le convertit en fabrique de meubles, les Industries Giffard.
Un incendie… puis l’oubli
Malheureusement, un incendie ravage le bâtiment de l’ancien moulin le 17 février 1948. Le lendemain, le quotidien Le Soleil en fait sa une, sous le titre : « Le feu détruit le vieux moulin de Giffard converti en usine ». Encore aujourd’hui, les ruines de l’ancien moulin sont visibles, bien qu’elles se soient détériorées au fil des ans.

Un incendie éclate à Giffard, le mardi 17 février 1948. Le Soleil. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 0004878815.
Une histoire mise au jour par l’archéologie
Nous ne sommes pas les premiers à nous être intéressés à l’histoire de ce moulin. En 2014, un inventaire archéologique du site est réalisé par des archéologues, en collaboration avec la Ville de Québec et le ministère de la Culture et des Communications. Le rapport de fouilles produit à cette occasion, riche en détails et en informations, constitue notre principale source pour retracer l’histoire de ce moulin et la rédaction de ce blogue.
Savais-tu que…
35 cratères de la Lune portent le nom de scientifiques jésuites? En 1651, le père jésuite Giovanni Riccioli publie l’une des premières cartes lunaires détaillées. Pour honorer ses confrères astronomes, il donne leur nom à ces cratères, une nomenclature encore utilisée aujourd’hui.
Bibliographie
Artefactuel. (2015). Le Moulin Des Jésuites/Goulet Et La Manufacture D’allumettes (CfET-25) – Inventaire Archéologique 2014, Québec, Ville de Québec, 2015, Collections de BAnQ.
